La poésie de Pierre Ronsard

Chanson épicurienne

Versons ces roses en ce vin,
En ce bon vin versons ces roses,
Et buvons l'un à l'autre, afin
Qu'au coeur nos tristesses encloses
Prennent en buvant quelque fin.

La belle rose du printemps,
Aubert, admoneste les hommes
Passer joyeusement le temps,
Et pendant que jeunes nous sommes
Ebattre la fleur de nos ans.

Tout ainsi qu'elle défleurit
Fanie en une matinée,
Ainsi notre âge se flétrit
Las! Et en moins d'une journée
Le printemps d'un homme périt.

Ne vis-tu pas hier Brinon,
Parlant et faisant bonne chère,
Lequel aujourd'hui n'est sinon
Qu'un peu de poudre en une bière,
Qui de lui n'a rien que le nom?

Nul ne dérobe son trépas
Caron serre tout en sa nasse,
Rois et pauvres tombent là-bas;
Mais cependant le temps se passe,
Rose, et je ne te chante pas.

La rose est l'honneur d'un pourpris,
La rose est des fleurs la plus belle,
Et dessus toutes a le prix:
C'est pour cela que je l'appelle
La violette de Cypris…

Les Odes

 
Je vous envoie un bouquet…

Je vous envoie un bouquet que ma main
Vient de trier de ces fleurs épanies;
Qui ne les eût à ce vêpre cueillies,
Chutes à terre elle fussent demain.

Cela vous soit un exemple certain
Que vos beautés, bien qu'elles soient fleuries,
En peu de temps cherront toutes flétries,
Et comme fleurs, périront tout soudain.

Le temps s'en va, le temps s'en va, ma dame;
Las! Le temps, non, mais nous nous en allons,
Et tôt serons étendus sous la lame;

Et des amours desquels nous parlons,
Quand nous serons morts, n'en sera plus nouvelle.
Pour 'aimez-moi cependant qu'êtes belle.

Les Amours de Cassandre

 
Quand vous serez bien vieille…

Quand vous serez bien vieille, au soir, à la chandelle,
Assise auprès du feu, dévidant et filant,
Direz, chantant mes vers, en vous émerveillant:
"Ronsard me célébrait du temps où j'étais belle!"

Lors, nous n'aurez servante oyant telle nouvelle,
Déjà sous le labeur à demi sommeillant,
Qui au bruit de Ronsard ne s'aille réveillant,
Bénissant votre nom de louange immortelle.

Je serai sous la terre, et, fantôme sans os,
Par les ombres myrteux je prendrai mon repos:
Vous serez au foyer une vieille accroupie,

Regrettant mon amour et votre fier dédain.
Vivez, si m'en croyez, n'attendez à demain:
Cueillez dès aujourd'hui les roses de la vie.

Sonnets pour Hélène

 
Comme on voit sur la branche…

Comme on voit sur la branche au mois de mai la rose
En sa belle jeunesse, en sa première fleur,
Rendre le ciel jaloux de sa vive couleur,
Quand l'aube de ses pleurs au point du jour l'arrose;

La Grâce dans sa feuille et l'Amour se repose,
Embaumant les jardins et les arbres d'odeur;
Mais, battue ou de pluie ou d'excessive ardeur,
Languissante elle meurt, feuille à feuille éclose.

Ainsi, en ta première et jeune nouveauté,
Quand la terre et le ciel honoraient ta beauté,
La Parque t'a tuée, et cendre tu reposes.

Pour obsèques reçois mes larmes et mes pleurs;
Ce vase plein de lait, ce panier plein de fleurs,
Afin que vif ou mort ton corps ne soit que roses.

Amours de Marie
 

Quand je suis vingt ou trente mois…

Quand je suis vingt ou trente mois
Sans retourner en Vendômois,
Plein de pensées vagabondes,
Plein d'un remords et d'un souci,
Aux rochers je me plains ainsi,
Aux bois, aux antres, et aux ondes:

"Rochers, bien que soyez âgés
De trois mille ans, vous ne changez
Jamais ni d'état ni de forme:
Mais toujours ma jeunesse fuit,
Et la viellesse qui me suit
De jeune en vieillard me transforme.

"Bois, bein que perdiez tous les ans
En l'hiver vos cheveux mouvants,
L'an d'après qui se renouvelle
Renouvelle aussi votre chef:
Mais le mien ne peut derechef
Ravoir sa perruque nouvelle.

"Antres, je me suis vu chez vous
Avoir jadis verts les genoux,
Le corps habile et la main bonne:
Mais ores j'ai le corps plus dur,
Et les genoux, que n'est le mur
Qui froidement vous environne.

"Ondes, sans fin vous promenez,
Et vous menez et ramenez
Vos flots d'un cours qui ne séjourne:
Et moi, sans faire long séjour
Je m'en vais de nuit et de jour
Au lieu d'où plus on ne retourne."

Si est-ce que je ne voudrois
Avoir été ni roc ni bois,
Antre, ni onde, pour défendre
Mon corps contre l'âge emplumé,
Car ainsi dur je n'eusse aimé
Toi qui m'as fait vieillir, Cassandre.

Odes à Cassandre

 
Mignonne, allons voir si la rose…

Mignonne, allons voir si la rose
Qui ce matin avait déclose
Sa robe de pourpre au soleil,
A point perdu cette vesprée
Les plis de sa robe pourprée,
Et son teint au votre pareil.

Las! Voyez comme en peu d'espace,
Mignonne, elle a dessus la place,
Las, las, ses beautés laissé choir!
O vraiment, marâtre Nature,
Puisqu'une telle fleur ne dure
Que du matin jusques au soir!

Donc, si vous me croyez, mignonne,
Tandis que votre âge fleuronne
En sa plus verte nouveauté,
Cueillez, cueillez votre jeunesse:
Comme à cette fleur, la vieillesse
Fera ternir votre beauté.

Odes à Cassandre
 

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