France, mère des arts, des
armes, et des lois,
Tu m'as longtemps nourri
du lait de ta mamelle:
Ores, comme un agneau
qui sa nourrice appelle,
Je remplis de ton nom les
antres et les bois.
Si tu m'as pour enfant avoué
quelquefois,
Que ne me réponds-tu maintenant,
ô cruelle?
France, France, réponds à
ma triste querelle.
Mais nul, sinon Echo, ne répond
à ma voix.
Entre les loups cruels j'erre
parmi la plaine;
Je sens venir l'hiver, de qui la
froide haleine
D'une tremblante horreur fait hérisser
ma peau.
Las! Tes autres agneaux n'ont
faute de pâture,
Ils ne craignent le loup,
le vent, ni la froidure:
Si ne suis-je pourtant le pire du
troupeau.
-Les Regrets
Heureux qui comme Ulysse, a fait
un beau voyage,
Ou comme cestui-là qui conquit
la toison,
Et puis est retourné, plein
d'usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste
de son âge!
Quand reverrai-je, hélas!
de mon petit village
Fumer la cheminée, et en
quelle saison
Reverrai-je le clos de ma
pauvre maison,
Qui m'est une province, et beaucoup
davantage?
Plus me plaît le séjour
qu'ont bâti mes aieux
Que des palais romains le front
audacieux;
Plus que marbre dur me plaît
l'ardoise fine,
Plus mon Loire gaulois que
le Tibre latin,
Plus mon petit Liré que le
mont Palatin,
Et plus que l'air marin la
douceur angevine.
-Les Regrets
Pâles Esprits
Pâles Esprits, et vous, Ombres
poudreuses,
Qui, jouissant de la clarté
du jour,
Fîtes sortir cet orgeuilleux
séjour,
Dont nous voyons les reliques cendreuses;
Dites, Esprits (ainsi les ténébreuses
Rives du Styx non
passable au retour,
Vous enlaçant d'un
trois fois triple tour,
N'enferment point vos images
ombreuses),
Dites-moi donc (car quelqu'une de
vous,
Possible encore se cache ici dessous),
Ne sentez-vous augmenter votre peine,
Quand quelquefois de ces coteaux
romains
Vous contemplez l'ouvrage de vos
mains
N'être plus rien qu'une poudreuse
plaine?
-Les Antiquités de Rome
Ces cheveux d'or sont des liens,
Madame,
Dont fut premier ma liberté
surprise,
Amour la flamme autour du coeur
éprise,
Ces yeux le trait qui me
transperce l'âme.
Forts sont les noeuds, âpre
et vive la flamme,
Le coup de main à tirer
bien apprise,
Et toutefois j'aime, j'adore et
prise
Ce qui m'étreint,
qui me brûle et entame.
Pour briser donc, pour éteindre
et guérir
Ce dur lien, cette ardeur,
cette plaie,
Je ne quiers fer,
liqueur, ni médecine:
L'heur et plaisir que ce m'est
de périr
De telle main ne permet que j'essaie
Glaive tranchant,
ni froideur, ni racine.
-L'Olive
Comme le champ semé…
Comme le champ semé
en verdure foisonne,
De verdure se hausse en tuyau
verdissant.
De tuyau se hérisse
en épi florissant,
D'épi jaunit en grain,
que le chaud assaisonne;
Et comme en la saison le rustique
moissonne
Les ondoyants cheveux du
sillon blondissant,
Les met d'ordre en javelle,
et du blé jaunissant
Sur le champ dépouillé
mille gerbes façonne.
Ainsi de peu à peu
crût l'empire romain
Tant qu'il fût dépouillé
par la barbare main,
Qui ne laissa de lui que ces marques
antiques,
Que chacun va pillant: comme
on voit le glaneur,
Cheminant pas à
pas, recueillir les reliques
De ce qui va tombant après
le moissonneur.
-Antiquités de Rome
A vous, troupe légère,
Qui d'aile passagère
Par le monde volez,
Et d'un sifflant murmure
L'ombrageuse verdure
Doucement ébranlez,
J'offre ces violettes,
Ces lis et ces fleurettes
Et ces roses ici,
Ces vermeillettes roses,
Tout fraîchement écloses,
Et ces oeillets aussi.
De votre douce haleine
Eventez cette plaine,
Eventez ce séjour,
Cependant que j'ahanne
A mon blé que je vanne
A la chaleur du jour.
-Jeux rustiques