La Poésie de Joachim du Bellay
 
France, mère des arts…

France, mère des arts, des armes, et des lois,
Tu m'as longtemps nourri du lait de ta mamelle:
Ores, comme un agneau qui sa nourrice appelle,
Je remplis de ton nom les antres et les bois.

Si tu m'as pour enfant avoué quelquefois,
Que ne me réponds-tu maintenant, ô cruelle?
France, France, réponds à ma triste querelle.
Mais nul, sinon Echo, ne répond à ma voix.

Entre les loups cruels j'erre parmi la plaine;
Je sens venir l'hiver, de qui la froide haleine
D'une tremblante horreur fait hérisser ma peau.

Las! Tes autres agneaux n'ont faute de pâture,
Ils ne craignent le loup, le vent, ni la froidure:
Si ne suis-je pourtant le pire du troupeau.

-Les Regrets

 

Heureux qui comme Ulysse…

Heureux qui comme Ulysse, a fait un beau voyage,
Ou comme cestui-là qui conquit la toison,
Et puis est retourné, plein d'usage et raison,
Vivre entre ses parents le reste de son âge!

Quand reverrai-je, hélas! de mon petit village
Fumer la cheminée, et en quelle saison
Reverrai-je le clos de ma pauvre maison,
Qui m'est une province, et beaucoup davantage?

Plus me plaît le séjour qu'ont bâti mes aieux
Que des palais romains le front audacieux;
Plus que marbre dur me plaît l'ardoise fine,

Plus mon Loire gaulois que le Tibre latin,
Plus mon petit Liré que le mont Palatin,
Et plus que l'air marin la douceur angevine.

-Les Regrets
 
 

Pâles Esprits

Pâles Esprits, et vous, Ombres poudreuses,
Qui, jouissant de la clarté du jour,
Fîtes sortir cet orgeuilleux séjour,
Dont nous voyons les reliques cendreuses;

Dites, Esprits (ainsi les ténébreuses
Rives du Styx non passable au retour,
Vous enlaçant d'un trois fois triple tour,
N'enferment point vos images ombreuses),

Dites-moi donc (car quelqu'une de vous,
Possible encore se cache ici dessous),
Ne sentez-vous augmenter votre peine,

Quand quelquefois de ces coteaux romains
Vous contemplez l'ouvrage de vos mains
N'être plus rien qu'une poudreuse plaine?

-Les Antiquités de Rome

 

Ces cheveux d'or…

Ces cheveux d'or sont des liens, Madame,
Dont fut premier ma liberté surprise,
Amour la flamme autour du coeur éprise,
Ces yeux le trait qui me transperce l'âme.

Forts sont les noeuds, âpre et vive la flamme,
Le coup de main à tirer bien apprise,
Et toutefois j'aime, j'adore et prise
Ce qui m'étreint, qui me brûle et entame.

Pour briser donc, pour éteindre et guérir
Ce dur lien, cette ardeur, cette plaie,
Je ne quiers fer, liqueur, ni médecine:

L'heur et plaisir que ce m'est de périr
De telle main ne permet que j'essaie
Glaive tranchant, ni froideur, ni racine.

-L'Olive
 

 
Comme le champ semé…

Comme le champ semé en verdure foisonne,
De verdure se hausse en tuyau verdissant.
De tuyau se hérisse en épi florissant,
D'épi jaunit en grain, que le chaud assaisonne;

Et comme en la saison le rustique moissonne
Les ondoyants cheveux du sillon blondissant,
Les met d'ordre en javelle, et du blé jaunissant
Sur le champ dépouillé mille gerbes façonne.

Ainsi de peu à peu crût l'empire romain
Tant qu'il fût dépouillé par la barbare main,
Qui ne laissa de lui que ces marques antiques,

Que chacun va pillant: comme on voit le glaneur,
Cheminant pas à pas, recueillir les reliques
De ce qui va tombant après le moissonneur.

-Antiquités de Rome

 
D'un vanneur de blé aux vents…

A vous, troupe légère,
Qui d'aile passagère
Par le monde volez,
Et d'un sifflant murmure
L'ombrageuse verdure
Doucement ébranlez,

J'offre ces violettes,
Ces lis et ces fleurettes
Et ces roses ici,
Ces vermeillettes roses,
Tout fraîchement écloses,
Et ces oeillets aussi.

De votre douce haleine
Eventez cette plaine,
Eventez ce séjour,
Cependant que j'ahanne
A mon blé que je vanne
A la chaleur du jour.

-Jeux rustiques
 

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